Ah que coucou tout le monde,
Ça fait quinze fois que je m’y reprends et que j’essaie de dresser un portrait cohérent
de Dany, je crois que pour parler de lui, le mieux, c’est d’abandonner tout espoir de
cohérence alors voilà je me lance.
⁃ Quand Dany est venu me voir jouer Fanny de Marcel Pagnol, à la fin du
spectacle je l’ai rejoint au bar du théâtre et il m’a dit « putain c’est galère de voir
avec les jumelles quand tu pleures » « comment ça les jumelles » je lui ai
demandé « beh j’ai pris les jumelles du golf comme ça je voyais tout en gros plan
j’étais comme au cinéma mais quand j’avais les larmes aux yeux ça me floutait
l’image quoi »
⁃ Quand Dany venait me chercher à la gare il mettait toujours fun radio à fond
dans la voiture, il avait identifié ça comme un truc de jeunes je pense. Moi je
m’en foutais un peu de fun radio mais ça avait l’air de lui faire tellement plaisir.
⁃ Quand il conduisait dans les virages il laissait glisser le volant sur ses mains
immenses et sèches ça faisait un bruit que je n’oublierai jamais
⁃ Aussi loin que je me souvienne, dès que j’ai été face à une situation un peu relou
ou compliquée Dany m’a toujours dit (comme à chacun d’entre vous je pense)
« te casse pas te casse pas » et des fois… ça marchait.
⁃ Parfois quand je marche dans la rue avec ma mère et que je traîne des pieds
parce que, j’assume, j’aime ça, elle me dit « Lucie c’est pas possible j’ai
l’impression de marcher avec Dany »
⁃ Quand je suis allée voir Dany à l’hôpital, il m’a dit qu’il s’était remis à lire et que
ça le rendait heureux. Il avait demandé qu’on lui ramène de la maison un petit
calepin. Je comprenais pas pourquoi, alors je lui ai demandé, il m’a dit qu’il lisait
Agatha Christie et qu’il voulait prendre des notes au fur et à mesure pour ne pas
s’embrouiller sur l’histoire et les personnages. Je lui ai dit « en fait tu mènes ton
enquête » il m’a répondu « mais oui t’as raison ; je vais mener mon enquête ».
Quelques semaines plus tard quand on est allées le voir à l’hôpital avec Mona,
on discutait avec lui et il s’est arrêté en disant qu’il fallait qu’il fasse quelque
chose. Il a attrapé son calepin, et nous a montré un barème qu’il avait créé, il
n’était plus question d’enquête maintenant. Ce barème lui permettait de tracer
une courbe entre l’heure de la journée qu’il était et son état. Il nous a dit, « le
maximum c’est 10 pour l’instant je plafonne à 7 mais là vous êtes là et je me sens
bien, je monte à huit ». Il a fait monter la courbe et il a écrit sous la courbe, pour
justifier cette montée « les filles sont là ».Dany j’ai jamais trop compris si c’était
biologiquement mon grand-père ou pas.
Aujourd’hui je commence à comprendre.
Dany s’est toujours occupé de moi et il faisait ça bien.
Moi je le voyais un peu comme un extra terrestre, des fois je le considérais presque
comme un enfant. Il s’étonnait de tout, voulait tout apprendre, était intéressé par tout,
curieux de tout. Je le revois l’été dernier déambulant dans Emmaüs, ses deux mains
nouées derrière son dos, en extase. Il avait trouvé ça génial et s’était acheté un
énième caddie de golf.
Il était toujours en train d’essayer de percer les mystères d’Instagram, Tiktok,
Facebook et autres folies numériques. On a tenté, Maelie, Antoine, Mona, Marion et
moi d’être les meilleurs formateurs possibles.
C’était trop bien de grandir à ses côtés, hier Antoine disait qu’il nous apprenait plein
de choses. C’est vrai. Il m’a appris tellement de choses qu’après quand j’ai grandi et
que j’ai pu à mon tour lui apprendre des choses j’avais l’impression de lui rendre un
peu de ce qu’il m’avait donné. Il me posait tout le temps plein de questions, sur le
théâtre, beaucoup, des questions sur les « jeunes », des questions sur ma perception
des choses, de l’actualité, du monde.
Dany m’a appris : à nager, à plonger, à jouer au golf, à jouer un morceau au piano. Il
m’a aussi appris que tout dans la vie c’est de l’expérience, que même si tu vis un
moment chiant ou sinueux ça aide à construire un tout plus grand. Quand il dit ça sur
le moment et que tu viens de te faire larguer t’as un peu envie de lui dire, « merci mais
le discours positif du grand sage je peux m’en passer », mais en fait ça a du sens,
beaucoup de sens même.
Quand je regarde les photos je réalise à quel point le catalogue d’activités-de-grand-
père que Dany proposait était riche et varié. Beaucoup d’activités d’entretien quand
même… On a peut-être été, tous, un peu joyeusement exploités : gros ménage de la
terrasse, passer la tondeuse, jeter le verre, aller à la déchetterie, nettoyer la voiture, le
rêve absolu c’était : voyager dans le coffre ou encore mieux, la remorque.
On se baladait, on allait jouer au golf, on nageait, on faisait du bateau, bref on faisait
pas que du ménage, on s’éclatait.
Il y a une chose qui me touche particulièrement en pensant à Dany, il y a que ce n’est
pas le père biologique de mon père et que cette information, cette question n’a jamais
existé d’aucune manière que ce soit dans nos rapports ni, je crois, dans les leurs. Son
amour pour sa famille, sa femme, ses enfants, petits enfants et ses amis est infini, sans
bornes, sans limites.
Moi je le sais, je suis faite du même bois que Dany, et sur certaines photos je
ressemble même un peu à sa mère. C’est quand même étrange ça. Je me demande si
au final, par Bluetooth, il n’y aurait pas un peu de sang de Dany qui coulerait dans mes
veines, mais ça c’est un mystère technologique comme il aimait essayer de lesrésoudre et
sans lui je ne mènerait pas cette enquête, je préfère la laisser en suspens,
et dans le fond… j’ai ma réponse.
Dany m’a aussi appris qu’aimer quelqu’un ce n’est pas forcement le lui dire toutes les
deux secondes. Nous on se l’est jamais trop dit je crois. Toi tu m’as aimé en m’aidant
dès que j’en avais besoin, en m’accompagnant dans les moments importants de ma
vie, en m’écoutant toujours avec attention et intérêt, en me complimentant, en
t’intéressant à ce que je faisais, en étant là toujours dans un coin de ma vie comme
une barrière de sécurité familière et rassurante.
Là je sais plus trop où j’habite parce que je réalise pas que tu n’es plus là alors qu’il y a
deux semaines j’étais encore avec toi en train de discuter dans ta chambre. Je suis
contente de ces moments passés ensemble, je ne savais pas que c’était les derniers,
pourtant on en a profité, on a bien fait. T’as même eu le droit à une nouvelle extase
des petites choses de la vie grâce à … : la crème dépilatoire. « Mais c’est pas possible
ça tu mets la crème et les poils ils partent comme ça, ils se décollent quoi »
J’ai l’impression d’avoir des milliards de choses à te dire mais je te les dirai, j’ai le
temps.
Ces derniers jours je me suis assise à ton bureau et j’ai un peu fouillé, pardon. Papa a
dit « en fait c’était quelqu’un de très secret » et j’ai réalisé ça et c’est ça qui me touche
le plus. Tu nourrissais des réflexions, une vie intérieure, et sûrement même des soucis
dont tu ne faisais pas part. Quelque part c’est logique puisque tu voulais qu’on ne se
casse pas.
Dans ton bureau j’ai trouvé, un bloc note Beyoncé, des photos de Nadine, de tes
enfants et de tes petits enfants. Des livres :
- « le capitalisme expliqué à ma petite fille (en espérant qu’elle en verra la fin) »
- « la faim dans le monde expliqué à mon fils »
- « en finir avec les idées fausses sur la pauvreté »
- « l’avenir en commun », le programme de Jean-Luc Mélenchon
- « le guides des oiseaux de nos jardins »
Et un carnet que j’ai avec moi dans lequel on peut lire, par exemple :
- « 330 000 personnes sans domicile fixe en France, 3000 enfants à la rue »
- « Le tikkoum olam » verset Hébreux : c’est une idée selon laquelle il est de la
responsabilité de chacun de réparer le monde »
- « Gaza ou Israel qui est qui ?? Ukraine ou Russie ? Pourquoi tant de haine, pourquoi
tant de morts. »
Je pense que ça t’aurait bien plu cet idée de front populaire. Au final quand j’y pense
c’est pas si étonnant quand on te connaît de savoir que tu t’intéressais à Beyoncé, à la
politique, à ta famille et aux oiseaux, … c’est cohérent.J’espère que tu sais quel bonheur
c’est pour moi de t’avoir connu, d’être ta petite fille
(et occasionnellement ta secrétaire à la CIR).
Je crois, non je suis sûre, que tu as rendu tout tes petits enfants trop heureux des
moments vécus avec toi. Je suis heureuse aujourd’hui d’être là avec mes soeurs, mon
cousin, ma cousine et je sais que tu seras toujours là, dans nos vies à chacun et
chacune et quand on sera ensemble tu le seras plus encore parce que des choses à
dire, des souvenirs à re-convoquer on en manque pas. Et en fait même dans ces
moments durs qu’on vit là maintenant, on ne peut pas parler de toi sans rire, sans être
heureux.
Dany te casse pas, on est ensemble et on va continuer d’avancer ensemble. Tu seras
avec nous, tout le temps. On va prendre soin de Nadine qui, dans le genre
personnage que j’adore depuis toujours, en tient une bonne aussi.
Dany tu seras toujours là, dans chaque trainage de pied, dans chaque nouvelle
avancée technologique, dans chaque bière pas chère de Lidl, dans mon bulletin de
vote, dans chaque virage, à chaque repas de famille, dans chaque moment important
de ma vie, à chaque contrariété où je me dirais à moi même de pas me casser.
Tu seras là à chaque plongeon, à chaque brasse, tu seras toujours derrière tes
jumelles du golf, en train de nous regarder vivre nos vies.
Il fait beau, j’aurais bien fait un tour de bateau.
Maintenant il faudrait te dire adieu, mais en fait je vais pas le faire je m’en fous, à la
place je préfère te dire merci.
Lucie Roth Juin 2024